Assise en face de moi dans ce train bondé, je ne voyais qu’elle ! J’ai été attiré par sa longue chevelure soyeuse et bien entretenue, et de là où j’étais, je sentais une odeur douce et suave à la fois, une de ces odeurs divines qui vous poussent à vouloir vous approcher pour vous y baigner complétement !

Elle tenait entre ses mains un roman qui semblait l’avoir aspirée, elle n’était pas dans ce train avec les autres, le vacarme ambiant ne l’importait pas, elle était ailleurs, j’ai tenté d’attirer son attention en faisant tomber intentionnellement mon téléphone au sol, mais imperturbable, elle est restée concentrée et continuait à lire avec un léger sourire aux lèvres, et plus je la regardais, plus elle semblait s’éloignait de moi. Je voulais la retenir.

J’avais l’impression de courir vers elle, mais elle ne semblait pas disposée à revenir parmi nous ! Alors je suis resté assis, tétanisé, j’imaginais des scénarios qui me permettraient de l’approcher, de lui dire que j’existe, que j’étais là !

Si seulement elle daignait lever les yeux pour les poser sur moi, j’ai mendié un regard, juste un, j’étais déjà à sa merci alors qu’elle ne savait rien de moi !

J’observais, en silence et avec minutie, tout son être, je voulais, avant qu’elle ne disparaisse, en savoir plus sur elle, il me fallait quelque chose à quoi me raccrocher, un détail qui me permettrait de l’identifier !

Mes yeux se perdaient jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent sur le pendentif qu’elle portait au cou et sur lequel je pouvais lire trois lettres « Béa » 

"La rencontre"

Depuis cette rencontre inopinée qui m’avait laissé un arrière-goût de trop peu, j’avais tenté de retrouver Béa, mais en vain. Je m’évertuais à prendre tous les jours le train à la même heure et je m’installais systématiquement à la même place, je ne laissais rien au hasard, j’espérais ainsi provoquer le destin. Et malgré qu’il se soit écoulé plusieurs semaines, je ne désespérais pas. Bien au contraire, je la sentais là, quelque part, j’avais l’impression de la rater de peu à chaque fois. Et cette odeur particulière qui m’avait marqué, un mélange de coco et d’abricot me renvoyant aux biscuits de mon enfance, me titillait les narines dès les premières heures et ne me quittait plus de la journée.

Et bien plus que son odeur, j’avais l’image de son doux visage qui ne cessait de me hanter, un visage doux, généreux et d’une beauté à vous couper le souffle, je scrutais infatigablement les personnes autour de moi en espérant tomber sur elle. 
Je la voyais en chacune des personnes dans ce wagon, son visage m’apparaissait tantôt dans le reflet de la vitre, tantôt en face de moi, je me saisissais, mais je constatais encore une fois que mon imagination me jouait des tours, j’étais à l’affut du moindre signe !

Jusqu’à ce jour où je ratais mon train, elle était là sur le quai à quelques mètres de moi, je restais tétanisé quelques secondes, était-ce bien elle ? Aucun doute, je ne pouvais me tromper, son visage, son sourire en coin, ses grands yeux, tout en elle me plaisait, tout en elle me parlait, mais encore une fois, elle était plongée dans son monde, des écouteurs enfoncés dans ses oreilles martelant une musique enivrante qui me parvenait, nous étions seuls sur ce quai, je devais me lancer !

Je m’approchais délicatement pour ne pas la brusquer et lui fis signe de la main, elle retira ses écouteurs pour m’entendre, je m’excusais de la déranger et me présentais, elle n’avait pas l’air agacée par mon entreprise, au contraire, elle se présenta en retour : « Moi, c’est Béatrice, mais tout le monde m’appelle Béa » !!! J’avais visé juste, et j’en étais fier !

Nous avons parlé de banalité, du train que nous avons raté, de la belle journée qui s’annonçait, de la musique qu’elle écoutait, je marchais sur des œufs, mes mots étaient choisis, je tentais de garder une apparence normale alors que mon cœur s’emballait, combien de temps ma poitrine pourrait encore le contenir ? Comment lui expliquer que ma seule envie était d’être son parfum ? Comment lui avouer que je la cherche depuis quelques semaines ? Allait-elle prendre peur ?

Tant pis, je me lance ! 
- Vous savez, je vous avais remarqué il y a quelques semaines déjà, vous étiez assise en face de moi dans le train et lisiez un roman, j’avais tenté d’attirer votre attention mais vous étiez tellement concentrée 
-Je sais !
-Comment ça vous savez ?
-J’ai vu votre petit manège, votre téléphone qui tombe accidentellement, j’ai senti votre regard se poser sur moi. 
-Oh la honte, je me sens gêné là !
-Mais non, vous n’aviez pas été désobligeant, et au contraire, cela m’a fait sourire, vous aviez l’air complétement perdu.
-Je l’étais, je l’avoue. Vous m’aviez laissé une impression étrange, je ne savais que penser, et j’ai même honte de vous dire que depuis j’espérais vous croiser à nouveau !
-Et bien voilà qui est fait.
-Comme c’est drôle. Et ce n’est pas tout, votre parfum est délicieux.
-Oh merci, étrange compliment que voilà !
-Vous trouvez ? J’espère que je ne suis pas trop entreprenant ?
-Non, vous êtes drôle. Étrange et drôle !
-Et bien vous allez me trouver encore plus étrange, quel est le nom de votre parfum si je peux me permettre ?
-Ce que vous sentez n’est pas un parfum mais un soin hydratant pour le corps, c’est un mélange à base d’huiles d’argan, d’avocat et d’onagre, mais ne me dites pas que cela vous intéresse ?
-C’est donc cela cette odeur délicieuse, je ne parvenais pas à deviner. Et si, cela m’intéresse, parce que voyez-vous, les hommes aussi prennent soin de leur peau aujourd’hui !
-Et tant mieux !!! D’ailleurs, si je peux vous conseiller, pour l’entretien de votre barbe, il y a un excellent produit, à l’huile de ricin !
-Et bien vous alors, on se connait à peine tout de même !
-Oui désolé.
-Mais non, je vous taquine, montrez-moi ça.

« Fragrance d'un songe »

-Vous ne pensez quand même pas que je me promène avec de l'huile de ricin en poche pour aller bosser ?
-Pourquoi pas ? Voyez, vous rencontrez aujourd'hui un malheureux barbu aux abois et vous n'êtes pas en mesure de lui porter secours ! C'est non assistance à barbu en danger, ça !
-Hooo, vous êtes trop drôle!
-Je sais, mais pas que...
-C'est bon, je veux pas savoir, désolé je dois filer. Rendez-vous demain, même heure, même endroit si vous voulez votre dose de ricin.
-J'y serai, promis !
-A demain.
-A demain, au fait moi c'est Lucas.
-Enchantée Lucas, et bonne journée à vous.
A peine les talons tournés, elle se demandait pourquoi lui avoir proposé de lui ramener de l'huile de ricin ?
Béa passa la journée à penser à cet échange incongru. Deux étrangers sur ce quai de gare discutant de parfums et de soins comme de vieux amis. Il se dégageait de ce moment des fragrances qu'elle ne reconnaissait pas.
Lorsqu'elle lui avait parlé des bienfaits de l'huile de ricin, elle avait dû se retenir pour ne pas céder à la tentation de promener ses mains sur sa barbe. Le connaissant à peine, elle ne pouvait se laisser aller de la sorte. Cet homme dégageait une sensualité, une sensibilité et un humour qui plaisait dangereusement à Béa.
-Chérie, ce n'est ni le moment, ni l'endroit de se laisser attendrir par qui que ce soit ! se dit-elle en se regardant dans le miroir !
Elle sortit précieusement de son coffret sa merveilleuse huile de pépins de figue de barbarie et l'appliqua précautionneusement, ses pores s'emplirent des bienfaits de cette huile odorante et enivrante.
Une gare, un homme qui s'avance vers elle en souriant. Béa se réveilla avec des effluves d'ambre et de musc suspendus dans l'air. Dans ses songes, elle reconnut enfin la fragrance de Lucas.

Ma rencontre avec Lucas m’a complétement chamboulée, j’en suis encore toute retournée. Son regard posé sur moi ne me quitte plus, son odeur me colle à la peau, j’ai l’impression qu’il est là, à chaque instant. Je suis perdue ! Il faut que j’en parle à ma confidente, seule elle pourrait me conseiller comme il se doit, elle a toujours eu les mots justes, elle a toujours su me canaliser, elle a toujours été là.
Aussi loin que je m’en souvienne, ce bout de femme, a toujours cru en moi, elle est un exemple de courage et d’abnégation, elle m’a tout appris, et si je suis ce que je suis aujourd’hui, c’est un peu grâce à elle. Et malgré que je sois adulte, j’ai toujours besoin de ma grand-mère, et c’est vers elle que je me tourne naturellement lorsque je suis dans l’incertitude.
Je suis sûre que lorsque je vais lui parler de ma rencontre avec Lucas, elle va me sortir son sermon habituel et terminer par me dire que je suis une fille intelligente et qu’elle me fait entièrement confiance pour faire les bons choix, mais que je devrais me méfier tout de même. Et moi je vais lui donner raison, on va en rire et ensuite elle va me demander de lui faire un massage des pieds comme elle me l’a appris. Elle va me sortir ses derniers produits cosmétiques naturels qu’elle m’a fait découvrir et dont je ne peux plus me passer depuis.  
Ma grand-mère est une fée, ses mains sont aussi douces que son sourire. Elle est toujours aux petits soins pour les autres, mais ne néglige jamais sa personne, elle me dit toujours que pour être bien avec les autres faut d’abord se sentir bien dans sa tête, dans son corps. Avec des gestes lents mais néanmoins précis elle s’applique son soin anti taches brunes en me souriant. Je la regarde avec beaucoup d’admiration, je me rappelle, enfant, je la suivais en toute discrétion dans la salle de bain, elle savait que je l’épiais, elle me laissait la regarder s’appliquer avec minutie ses crèmes et ses huiles aux diverses senteurs sublimes. Et cela n’a pas changé, c’est un moment rien qu’à nous deux !
Elle sera contente d’apprendre que Lucas est aussi adepte que moi de ses produits…
A suivre…